Tango du désir

Le texte ci-dessous avait été posté originalement sur http://forum.doctissimo.fr par une auteure “anonyme” qu’il est impossible de remercier ici. Les images de tableaux de Maria Amaral ont été rajoutées au texte initial.

Un espace à peine éclairé… une musique vibrante… vivante… une danse qui n’a rien de romantique mais qui n’est que passion… Le tango argentin est une danse pour les amants… Est-ce vraiment une danse d’ailleurs mais pas un préliminaire à part entière… Jeux de séduction… Jeux de caresses qui n’en sont pas vraiment… Jeux de désirs… et d’attentes… Une sensualité exacerbée… Cette danse me met en transe quand je vois évoluer des danseurs… magnifiques… des corps évoluant sur une musique langoureuse, qui semble venue du plus profond des corps… se mettant en connexion directe avec vos tripes …

Mano negra (Maria Amaral, 2001)

Elle est là… je la vois… superbe… Un corps pourtant pas parfait, portant les stigmates d’un temps ancien qu’elle se refuse sans doute d’évoquer, qu’elle rejette sans doute de toutes ses forces… Un visage un peu rond mais en même temps des pommettes saillantes… Un nez droit et fin, un peu petit… Des yeux dont je ne sais définir la couleur… mélange de vert, marron et un peu de doré peut-être… Des cheveux mi-long, châtain clair… Des lèvres imparfaites mais qui donne envie de les mordiller, avec sur la lèvre supérieure comme un grain de beauté…

 Et surtout ce regard qu’on remarque…Tout se situe en fait dans son regard… chaviré… un peu ailleurs… habité… voilà le terme que je cherchais désespérément depuis tout à l’heure.

Sa chevelure est laissée libre sur ces épaules… contrastant avec les autres danseuses qui ont toutes nouées leurs chevelures en un chignon bas… serrées sur leur nuque… gominées comme les hommes afin qu’aucune mèche ne vienne troubler le visage… avec un fleur rouge sur l’oreille…

Elle a choisi d’être elle-même, de ne jouer aucun rôle… de laisser cette danse mystique la prendre et la transfigurer comme à chaque fois…. Car elle sait… On le lit dans son regard que la danse va prendre le pas sur ces émotions…. Car elle sait que la danse va la délivrer d’un carcan, qu’elle s’impose toute seule d’ailleurs… Elle sait que la danse va la prendre et la libérer… pour de longues minutes éphémères soit mais libératrices…

Ses bras et son dos étaient laissés nus par la longue robe rouge, parfaitement moulante, qui mettait en valeur ses formes, de larges anneaux pendant effrontément à ses oreilles… Cette robe était fendue sur le côté, révélant une longue jambe… Là encore… elle se faisait plaisir, sacrifiant à ses habitudes vestimentaires qui ne dévoilent que très rarement ses jambes… et encore moins ses bras et son dos… Elle aurait pu aussi bien évoluer nue de toute façon… Quand elle dansait le tango… elle se sentait belle et désirable… sexy… même si dans la vie elle se considérait petite souris grise…

Si elle savait… si elle savait, qu’à ce moment elle resplendissait… Elle rayonnait… Sans doute prendrait-elle peur du pouvoir qu’elle détenait là… si elle en avait pleinement conscience… Car elle est superbe… et n’en a aucunement conscience… Elle fait battre les cœurs… monter la tension… provoque une flambée de désir … mais n’en mesure pas l’étendue…

Car quand elle danse… elle danse pour elle… et seulement pour elle… La rendant encore plus belle sans doute… Contrairement aux autres couples venus là pour nous en jeter pleins la vue… Elle danse pour s’en jeter plein la vue à elle… elle veut se dépasser elle…

Lorsque la jeune femme se mit en mouvement, je n’ai pu que retenir mon souffle… J’avais l’impression d’être dans les bras de cette jeune femme… j’aurais voulu être dans ses bras à cet instant… Le visage de son partenaire a d’ailleurs reflété l’ampleur de son émotion,  quand il a posé les yeux sur son visage illuminé de l’intérieur par les premières mesures… l’attente du premier pas… les frissons qu’on pouvait apercevoir sur la chair de ses bras nus… Attente… Elle était magnifique dans l’attente… Et son partenaire n’en était pas insensible… Cela s’est vu, s’est ressenti… pourtant à peine perceptible je dirais : un doigt qui a frémi contre le dos de la belle… Son regard qui a accroché alors celui de son partenaire, comme si elle allait le dévorer…

Comment a-t-il fait pour ne pas se pencher vers ses lèvres pour les embrasser ??? Comment a-t-il fait pour ne pas ramener encore plus son corps contre le sien ??? Sans doute savait-il que ce n’était que le début… que les prémices de la transformation de la chenille en papillon… Recherche de la femme tango, de sa femme tango, pas la seule, mais unique, forcément. Recherche de son tango, le sien, le sien propre, l’unique tango qui est intimement sien. Parce qu’à chacun son tango. 

 Je pouvais presque lire dans ses pensées… lorsqu’elle dansait le tango… elle devait se sentir libre… simplement, tout simplement libre… libre comme l’air…

L’ange du tango (Maria Amaral, 1998)

A peine la soie de sa robe avait-elle effleuré sa peau, que déjà devait s’emparait d’elle une pointe d’excitation… un soupçon de rébellion peut-être… On pouvait voir s’opérer la magie quand la danse commençait enfin… plus rien ne semblait important… plus rien ne semblait exister même… Elle n’existait que pour le rythme de la musique, pour les pas, son corps qui ne semblait plus qu’obéir qu’à la musique langoureuse… Elle semblait être emplie par la musique dans chaque cellule de son corps.

  Les yeux clos, elle se ne semblait pas devoir se concentrer pour les pas, sur la direction donnée par son partenaire qui la dirigeait avec légèreté… enfin elle pouvait se laisser guider… enfin elle pouvait, devait même se reposer dans les bras de quelqu’un… elle devait faire confiance… se donner… enfin…

Elle laissait la danse prendre le contrôle et avait l’impression sans doute d’être une autre femme… elle… enfin elle… Une femme qui pouvait vivre sa vie avec confiance, sans redouter quoi que ce soit, éprouver des sentiments sans conséquences désastreuses…

On pouvait lire dans ses yeux le désir l’envahir… pour son partenaire ou non… on ne saurait le dire… La jeune femme était lovée contre son partenaire, son partenaire que j’enviais là à l’instant… que je trouvais très chanceux de tenir dans ses bras une telle perle… Il émanait d’elle une sexualité féline, chaque courbe de son corps incitant aux désirs, aux plaisirs… une promesse…

Je la fixais… je ressentais un besoin presque urgent de m’approcher d’elle, de la toucher, de humer le parfum de sa nuque, de goûter ses lèvres… Je fixais son visage et quand le couple est passé près de moi… J’ai pu plonger mon regard dans le sien… et contemplais ainsi ses yeux… Mais elle les ferma, s’abandonnant ainsi totalement à la danse… J’’étais là hypnotisée par cette femme… Le couple tournoya, et les pas se firent plus lents avant de reprendre de la vitesse…

Tous les spectateurs étaient là en train de fixer ce couple, incapables de détourner les yeux de ce couple… de cette femme… qui se donnait à nous… S’offrait à nous… nous donnant bien plus qu’un corps en mouvement… nous donnant bien plus qu’une simple prestation de danse… mais un don de soi… Cette belle inconnue nous donnait une part d’elle-même… tout en sensualité… tout en sexualité… Et n’en avait aucunement conscience rendant le cadeau encore plus précieux… Cette grâce, chaque geste était comme une caresse… une invite…

Leurs jambes semblaient s’emmêler en cadence extrême. La jeune femme était plaquée contre son partenaire, un léger sourire aux lèvres, et tous les deux s’approchaient de plus en plus du groupe de spectateurs… On pouvait voir sa chair joliment hérissée… même sa peau semblait absorber les vibrations de la musique qui se faisait de plus en plus lente pour repartir sur des sons vibrant… pénétrant….

Son partenaire s’arrêta près de nous… Elle plaqua sa jambe autour de la sienne dans un magistral «gancho» et tourna la tête pour nous regarder… Elle resta là quelques secondes… les yeux plongés dans les miens… Dans ses yeux tout le plaisir de danser… tout le désir que lui inspire cette danse… Dans les miens sans doute, du désir aussi… car son regard reste fixé sur le mien… Mais déjà son partenaire l’entraînait de nouveau au centre de la piste… tournoyant devant moi, alors qu’elle semblait danser pour moi… maintenant… Elle semblait captivée et prisonnière de mon regard braqué sur elle…

Elle évoluait au centre de la piste… le corps des deux partenaires presque plaqués l’un contre l’autre, ses cuisses collées à celles de son partenaire. Ils semblaient fondus l’un à l’autre… ne faire presque qu’un… En tout les cas, leurs pas semblaient en mouvement à la seconde près… Leurs corps semblaient se connaître et se reconnaître… Et quand je l’ai vu détacher son regard du mien pour les plonger dans ceux de son partenaire… et la lueur animal qui y est née… cette impression a laissé la place à de la certitude… Il brûlait dans leurs yeux un désir à l’état brut… Comment faisaient-ils pour continuer à se livrer à ces brulants préliminaires devant nous sans se sauter dessus ???? 

Son regard s’est posé sur les lèvres de son partenaire, qui était tout proche de son visage… Elle semblait tout à coup se réveiller et prendre conscience de son corps et de celui de son partenaire… Son regard nous livrait sa métamorphose… Son regard nous livrait la soif et faim animal que son corps habité… La rendant encore plus sensuelle… plus féline… Ses mouvements encore plus empreints de sensualité… de lenteur…

Elle était une liane entourant… son partenaire… Elle était un serpent… s’enroulant autour du corps de son partenaire… Elle était à ce moment là… au paroxysme de la beauté…

Suenos de tango (Maria Amaral)

La musique semblait ne jamais devoir finir… les entraînant encore et encore… les accords de la musique semblait déchirer l’air dans une mélodie plus mélancolique… racontant les larmes versées par l’héroïne sur son amant qui l’a abandonnée. Cette musique raconte que l’héroïne est assise dans l’obscurité et que la nuit, elle s’endort avec la porte ouverte, car cela lui permet d’imaginer qu’il viendra enfin la rejoindre… C’est la danse du désir… mais aussi de l’amour douloureux… déchirant… Danse, musique, poésie, idées noires, pensées roses ou tristes, nostalgiques, le tango est la recherche ultime, celle de l’instant, unique, forcément.

Son regard nous livre alors de la tristesse… mélangé à son désir…. Elle vit la musique c’est ce qui rend cette danse plus poignante encore… “le Tango est une pensée triste qui se danse” Mais aussi un régal des yeux. Une sensualité qui attire l’œil au premier regard. Une ronde infinie. Leurs lèvres ne sont plus qu’à quelques millimètres l’unes de l’autres…

Nous sommes tous essoufflés à force de retenir notre respiration… à force de retenir notre désir… Nous sentons le trouble de chaque personne présente… On ressent le désir dans chaque regard… On ressent la fascination pure dans chaque geste à peine esquissé par chaque personne… tout semble au ralenti… tout semble en suspens… Tous semble ne devoir vivre et vibrer que pour le couple là… évoluant avec une telle présence devant nous…

Dansaient-ils vraiment d’ailleurs… ou faisaient-ils l’amour devant nous ???? Entre les deux partenaires flottait une incroyable alchimie. Mais il devait y avoir aussi autre chose, mais quoi, pour que cela rende cette danse si particulière…

Sa jambe sur la hanche de son partenaire… la main de l’homme qui soutient sa cuisse dénudée… qui caresse au passage la chair… d’ailleurs ne l’ai-je pas rêvée cette caresse ??? tellement voulue… tellement souhaitée que je l’aurais vue… Pourtant le regard sombre de la belle semble me donner raison…. et les revoilà tournoyant devant nous… Un sourire à peine dessiné à faire pâlir de jalousie la Mona Lisa..

Elle semblait avoir l’âme emmêlée… comme des restes de rêves… comme si elle avait cherchée quelque chose un jour… et qu’elle ne l’aurait pas trouvé… Belle… elle est belle… là à cette instant… Son visage transfigurée par le désir… sexuelle mais aussi désir de vivre… d’être elle pleinement …

Les derniers accords de musique qui tout doucement finit sur des accords vibrants… mais d’une telle tristesse, elle semble reprendre contact avec la réalité… la carapace semble se reconstruire peu à peu autour d’elle avec… Cette tristesse qui reprend tout doucement ses droits… qui tout doucement va reprendre possession de son corps et de son cœur… Même son partenaire semble percevoir cette banalité qui peint ces traits car il s’écarte d’elle, on dirait déçu… Petite souris grise déguisée en femme fatale, une usurpatrice d’identité… voilà ce qu’elle a l’impression d’être….

Elle me regarde, avec timidité, avec crainte… Où est la superbe jeune femme ???  … et je lui souris… comme je crois que je n’ai jamais souri… Je l’ai regardé avec sans doute de l’amour dans les yeux là à l’instant. Je la vois moi cette femme magnifique… tapie au fond de ses yeux… n’attendant que les prochaines mesures d’un tango langoureux ou des bras qui seront la faire vibrer et naître… Ces bras qu’elle ne semble pas avoir trouvés… des bras qui l’aideront à devenir elle… Ces bras seraient-ils les miens ??? À l’instant… je le pense… mais déjà elle tourne les talons et s’en va… Et je ne ferais pas le geste que j’attends et qu’elle attend peut-être… Je la laisse partir… sans esquisser un seul geste…

Portrait II (Maria Amaral, 1998)